Extraits d'aventures - par FXP
 
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Extraits d'aventures - par FXP

   Ici, vous trouverez des extraits d'un livre que j'écris. Il raconte les aventures que j'ai pu vivre avec mes joueurs. Je vous laisse découvrir le style du récit, en tous cas, je vais présenter quelques-uns des meilleurs moments.
   Seul le début des aventures s'y trouve, aussi ne seront cités que mes trois premiers joueurs. Je m'excuse auprès des autres et espère bientôt arriver au moment de leur rencontre.
   Je vous souhaite de passer un bon moment en la compagnie de Séréna, Guillaume et Raptou :
 
   Dissimulé dans l'ombre d'une petite ruelle, un homme de taille et de musculature impressionnante parlait avec un nain. Le premier jouait nerveusement avec la garde de son épée, pendue à sa taille. Sa carrure mise à part, le pourpoint de cuir qu'il portait treillissait ses véritables activités. L'autre était muni de vêtements sombres d'aspect pratique, seule une petite hache était visible à sa ceinture. Ils épiaient les étals du marché installés dans l'avenue adjacente. Il régnait dans l'impasse où ils se cachaient, un cloaque obscur et nauséabond. Malgré l'atmosphère saturée et la crasse ambiante, ces deux quidams ne semblaient pas être le genre de larron qui rôdent habituellement dans ces bas-fonds. Perdus dans leur conciliabule, ils se donnaient un air mystérieux et comploteurs. Aucun des badauds ne leur adressait le moindre regard et d'après leur comportement, ce devait être ce qu'ils cherchaient. La conversation portait semble-t-il sur un étal, dans la rue marchande adjacente. La foule, en cette belle matinée printanière, assaillait les étales plus sûrement d'un raz-de-marée. Devant les colifichets et un vendeur plutôt bavard, une jeune elfe aux traits aussi fins que mystérieux, fixait les bijoux qu'on lui présentait… De longs cheveux blonds savamment attachés par de fines lanières de cuir, des yeux clairs et intenses, une taille fine et élancée, l'élégante jeune demoiselle avait de quoi faire tourner la tête. Tout en elle rappelait la grâce et la volupté.
   Le nain se tourna vers son acolyte, extasié :
   - Guillaume, regarde la taille de sa bourse !
   Dans un état second, celui-ci lui répondit évasivement :
   - Oui, oui , magnifique, je dirais même éblouissante !
   - N'est-ce pas ? Reprit le nain enthousiaste. Je n'ai jamais eu une pareille occasion.
   Comme tiré d'un profond sommeil, l'homme regarda successivement son ami puis l'étrange inconnue. Quelque chose clochait !
   - Tu as peut-être raison ! Mais elle ne doit pas être seule ! Les elfes ne viennent jamais seuls en ville. Et s'ils le font, leurs pouvoirs suffisent à les protéger. D'ailleurs regarde, les elfes n'ont-ils pas les oreilles effilées d'habitude ? C'est une sorcière à n'en pas douter !
   - Oui, tu as sûrement raison mais j'ai un plan qui ne peut pas rater !
   L'incessante agitation de la rue commerçante couvrit leur départ. Rapides et silencieux, ils s'enfoncèrent dans l'obscurité… et refirent surface deux rues plus loin. Devant eux, un vieil homme, bouteille en main, était visiblement plus imbibé d'alcool qu'un tonneau de bière. Les cheveux grisonnants, cette épave avachie dans les immondices n'avait que quelques hardes couvertes de crasse pour le protéger des intempéries - heureusement peu fréquentes en cette saison. Le nain se campa devant l'ivrogne et l'apostropha, méprisant.
   - Tu veux gagner une pièce ?
   L'ivrogne connaissait bien cette voix pour avoir souvent eut affaire au nain à qui elle appartenait. Les rares fois où il avait travaillé pour lui, il s'était fait rouler dans la farine. Les négociations, longues ou courtes finissaient toujours en sa défaveur. Mais aujourd'hui, il n'avait bu qu'une bouteille ! Il allait peut-être pouvoir faire monter un peu les enchères.
   - Raptou, si tu me propose une pièce c'est que tu va en gagner dix fois plus !
   Ouvrant finalement les yeux, il posa sur le nouveau venu un regard déterminé, du moins autant qu'il le put. Derrière Raptou, un homme qu'il n'avait jamais vu, deux mètres pour cent kilos de muscles, le fixai d'un air suspicieux.
   - Mais puisque tu as un nouvel associé, je me limiterais à deux…
   Comment cet ivrogne arrive-t-il même à aligner deux phrases, s'interrogea le dénommé Raptou ? D'habitude il lui suffisait d'annoncer son prix et après avoir écouté ses jérémiades pendant dix minutes, il était d'accord. Mais il n'avait pas annoncé la couleur et encore une fois il aurait le dernier mot. Deux pièces pouvaient n'en valoir pas beaucoup ! L'elfe devait avoir plusieurs pièces d'or dans sa bourse et une seule d'entre elle valait autant que cent de celle qu'il donnerait au pauvre bougre - des pièces de cuivre.
   - Très bien ! J'accepte, en souvenir des moments passés.
   -Vrai ?
   Cet empressement n'était pas coutumier de la personne. Et pourquoi les 'moments passés' ? Voilà plus d'un an qu'il ne l'avait pas vu et une vingtaine qu'il le connaissait ! Ce petit nain était devenu rusé comme un renard.
   - Oui ! Souviens-toi, il y a vingt ans ! J'avais droit à plus de faveurs à cette époque !
   Raptou paru courroucé. Pendant quelques secondes, son regard se perdit dans les brumes du souvenir ; visiblement il avait souffert de ce temps. Puis il se donna un air sévère, sourd à toute négociation :
   - Alors ! Oui ou non ?
   - Bien sûr… Le coup du vieux en manque de tendresse ?
   - Toujours !
   Le dénommé Guillaume méditait encore les paroles des anciens associés quand il perçut la réponse du vieil homme. Resté silencieux derrière son ami, il prit la parole :
   - On ne lui fera pas de mal ? Hein !
   - Bien sûr que non ! Tu va juste lui faire boire quelques verres…
   - Très bien, alors allons-y !
   Le vieil homme s'infiltra dans la foule en titubant et en brayant des chansons paillardes. Guillaume et Raptou suivaient, quelques mètres en retrait. Arrivé au niveau de l'elfe, l'homme s'immobilisa comme à l'arrêt. Il fit profiter la belle de son haleine chargée d'alcool bon marché :
   - Bien le bonjour, mam'selle ! Vous me paraissez bien seule dans cette jungle hostile. Un peu de compagnie ?
   Horrifiée par l'apparence de l'humain qui lui faisait face, l'elfe se sentit défaillir. Elle se contrôla à temps pour ne pas laisser paraître sa faiblesse. Habillée d'une robe de soie blanche au buste provocant, elle se maudit d'avoir été aussi négligente avec sa tenue.
   Mais au milieu de son peuple de telles précautions étaient inutiles ! Ah les humains !
   Elle allait partir quand soudain, l'alcoolique furieux d'être ainsi ignoré, lui attrapa le poignet… Faisant face, le regard venimeux, l'elfe commença à psalmodier un sort.
   A ce moment, Guillaume intervint. D'une chiquenaude il repoussa l'impertinent.
   Perturbée dans son sort, l'elfe dut rompre sa concentration. En un instant, plusieurs sentiments se bousculèrent dans son esprit. Devait-elle être reconnaissante… furieuse… avoir peur ? Un homme de six pieds de haut lui faisait face ; les cheveux et les yeux noirs, un charme fou se dégageait de cette masse de muscle.
   Finalement, l'arrogance de sa race l'emporta sur son attirance :
   - Merci et adieux !
   Une nouvelle fois, elle se fit attraper par le bras… La rage sourdait de ses dents serrées, elle fixait l'homme avec la froideur d'un bloc de glace et sortit discrètement un peu de souffre de sa poche.
   - Doucement ! Chuchota un nain, s'interposant.
   Ses yeux verts ressortaient de son teint mat et de ses cheveux noirs. L'elfe remarqua surtout la hache qui pendait à sa ceinture. Elle avait apprit à redouter les nains, ils étaient perfides et poussés à l'extrême dans l'art de la guerre.
   - Lâchez-moi ou faites face aux conséquences ! Se surprit-elle à crier.
   La jeune magicienne se demandait comment les quelques flammèches que produirait son sort repousseraient ses malandrins. J'ai grand besoin d'expérience, se morigéna-t-elle. Comment puis-je me défendre avec les petits tours que j'arrive à faire ?
   Comme en réponse à ses pensées, Raptou lui expliqua de sa voix la plus douce :
   - Nous ne vous voulons aucun mal. Nous avons vu cet homme vous malmener alors, nous voulions vous aider. Je vous présente Guillaume. Il sait bien manier l'épée et il s'est spécialisé dans l'aide des jeunes femmes en détresse. Quant à moi, je me nomme Raptou, je suis… serrurier. Il y a longtemps que nous ne nous sommes pas vus et nous allions fêter nos retrouvailles. Nous feriez-vous l'honneur de nous accompagner ?
   - Heu ! Oui… Je m'appelle Séréna.
   Bizarrement, la jeune elfe se sentait plus en sécurité auprès d'eux. La folle agitation de cette ville humaine la mettait mal à l'aise. Toujours pressés, avides d'or et de pouvoir, les hommes sont dangereux… et les nains aussi !
   Se frayant un chemin parmi la foule, ils prirent la direction de la première taverne en vue. Cette progression relevait de l'exploit, tant les rues étaient boudées à cette heure de la journée. Parmi les acheteurs potentiels ont pouvait remarquer de nobles quidams sur leur monture aussi étincelantes que leurs habits d'apparat couleur feu, des familles de petites-gens menant leur chariot rempli on ne sait par quel miracle de dizaines de barils de vin du sud ou encore des demi-orques fendant la foule de leur imposante masse en charriant deux ou trois sacs de grain de cent livres chacun au bas-mot. On distinguait aussi un groupe de nains des montagnes, riant aux éclats dès qu'un imprudent ne savait éviter leurs lourdes haches d'acier, posées sur leurs épaules à la manière des soldats, assommant le pauvre ère. Ils avaient beau être d'une tête ou deux de moins que les humains, personne n'osait troubler leurs moqueries.
   Les évitant avec soin, trois elfes évoluaient avec une rapidité déconcertante au sein de la masse des passants. A en croire leurs habits - et leurs armes, même dissimulées sous leurs étoffes, les lames se remarquaient - il y avait un guerrier, - maître-lame sûrement - un sorcier et un prêtre - le symbole qu'il portait au cou étant celui de Corellion Larethien, le dieu le plus puissant du panthéon des elfes. Ces trois là étaient bien capable de mettre au tapis les quinze nains avec leurs lourdes haches et leurs mailles de mithril, mais les elfes sont ainsi et quand ils peuvent éviter une altercation, ils le font.
   La proportion d'humains dans la cité ne devait pas excéder six sur dix, moins de quatre dans les bas-fonds.
   Finalement, se faufilant entre une compagnie de jeunes jouvencelles papotant auprès de l'étal d'un bijoutier ; tout en passant le voleur remarqua que les deux tiers de la marchandise ne valait pas le dixième du prix auquel le marchand réussirait à la vendre à ces pauvres demoiselles.
   Raptou, Guillaume et Séréna prirent place autour d'une table encore humide et odorante de bière du 'Havre Chantant'. Au goût de l'elfe, les dizaines de conversations de l'établissement se confondaient en un brouhaha assourdissant. D'une ouïe exceptionnellement fine, les elfes affectionnent les trilles des oiseaux et le ruissellement de l'eau, claire et cristalline, sur les rochers moussus des ruisseaux forestiers. La clameur environnante lui faisait l'effet d'une armée de tambours martelant ses tympans à l'unisson. D'une discrète incantation, elle soulagea ses oreilles, juste assez pour suivre une conversation.
   Séréna se surpris d'avoir suivit ces deux inconnus dans ce lieu, l'un d'eux étant un nain qui plus est ! Comment s'était-elle fait embobiner ? Cent fois, elle aurait pu leur fausser compagnie sans qu'ils s'en rendent compte, elle avait vu des elfes dorés passer, des émissaires de la reine avait-elle remarqué. Elle aurait pu leur demander assistance, les elfes de lune comme elle, n'étaient pas en bon terme avec les elfes dorés mais Amlaruil - souveraine d'Eternelle Rencontre, le dernier bastion des elfes dans les Royaumes - n'était-elle pas une elfe de lune elle aussi. De toute manière, les elfes ne laissaient jamais un de leur frère dans le besoin.
   Pendant qu'elle y consacrait ses pensées, elle entendit ses 'gardes du corps' commander à boire. De la bière, bien entendu ! Constata-t-elle.
   - Et pour vous s'enquit le nain, d'une voix étrangement douce.
   Un tel ton sonnait faux dans la bouche d'un nain. Elle s'efforça de paraître convaincu de ses bonnes intentions et demanda un 'Elequist' - une liqueur au goût très fin, particulièrement appréciée des elfes ; les autres races la trouvant trop fade - puis elle replongea dans ses pensées.
   Comment allait-elle se sortir de ce guêpier ? Mais le voulait-elle seulement ? Elle se surpris à penser que non. C'était excitant !
   Elle cherchait à appréhender le dénommé Guillaume. Il s'était lancé dans un récit effréné de ses exploits, épée au poing. Elle acquiesçait poliment du chef pour faire semblant de suivre la conversation, mais son esprit était à cent lieux de là.
   Elle percevait les conversations environnantes comme un bruit de fond, lointain, presque semblable à la berceuse naturelle du ressac. Elle voyait bouger les lèvres comme dans un film muet sauf qu'aucun sous-titre n'était disponible.
   L'homme, comprit-elle n'était point à craindre. Malgré ces deux mètres et sa masse musculaire à faire pâlir un culturiste, il n'en avait pas moins un cœur ! Et son regard lui disait qu'elle l'avait conquit. Il luttait contre ce sentiment semble-t-il et sa conversation, semblant tout d'abord intarissable, était entrecoupée de légères hésitations. Lorsqu'elle souriait plus que de raison ou bougeait la tête écartant ses cheveux aux reflets d'or de sa peau bronzée et de la naissance de ces seins au-dessus du décolleté de soie blanche de sa robe.
   De l'attirance ou de l'amour ? Elle ne pouvait le dire, mais quelque chose l'attirait chez cet homme ; plus que son visage ou son corps, dieux qu'il était beau ! Il devait être plus qu'une grosse brute sans cervelle aux ordres du nain qui l'accompagnait. Celui-ci ne lui inspirait d'ailleurs aucune confiance !
   
   Plus Raptou regardait l'elfe et moins il l'aimait, elle avait ce regard froid et calculateur des sorcières. S'était-elle lancé un sort pour paraître aussi belle ? Probable. Il haïssait les mages, ces êtres reniaient les dieux et jouaient avec les énergies vitales. Les éléments étaient leurs meilleures armes ! Ils lançaient des boules de flammes qui vous liquéfiaient en quelques secondes, un rictus de pure haine au coin des lèvres.
   Et ces elfes ! Damnés soient-ils ! Noirs, gris ou dorés, tous les mêmes ! Arrogants, insouciants, à chanter et à danser dans leurs forêts !
   Pour le moment, il jouait la comédie et il la jouait bien. Ou du moins il espérait que son sourire ne perdrait pas de son éclat à cause de sa haine des elfes.
   En y réfléchissant bien, il ne pensait pas à mal de cette elfe. Quelque chose l'attirait en elle, le poussant à laisser son animosité pour sa race de côté. Cela avait-il un rapport avec ses oreilles, si 'humaine' ou était-ce encore leur satanée magie elfique !
   Il écoutait distraitement les fables de son ami - maintes fois entendues - se contentant d'acquiescer quand il s'adressait à lui.
   Plus le temps passait et moins il voulait mettre son plan à exécution. Il ne pouvait se résoudre à la laisser toute seule, sans un sou, dans cette cité. Elle ne tiendrait pas une nuit. Il l'avait bien étudié et ses pouvoirs semblaient limités, presque inexistants - une apprentie sans aucun doute. Elle avait rompu avec ses frères, sûrement à cause de ses oreilles ! Sinon, elle aurait profité du passage des elfes dorés dans la grand rue pour leur fausser compagnie. Il avait veillé - presque malgré lui - à paraître distrait à ce moment là.
   Sa beauté était insolente, pour sûr, qui sait sur qui elle pourrait tomber la prochaine fois ! N'y tenant plus, il coupa son compagnon au milieu d'un de ses nombreux exploits, où, seul contre dix, il réussissait à sauver un enfant maltraité par des esclavagistes.
   - Mademoiselle, dit-il tout à trac, vous êtes en danger seule dans cette ville. J'ai remarqué combien vos pouvoirs étaient limités et comme vous le savez, vos charmes ne passent pas inaperçus. Laissez-nous vous guider et vous protéger tant que vous n'aurez pas atteint votre but.
   Au fond d'elle-même Séréna n'attendait que ça ! Mais montrer trop de précipitation n'était pas dans son intérêt. Elle prit donc le temps de la réflexion tout en soutenant le regard de son vis à vis.
   - J'accepte, finit-elle par dire, d'un ton qui suggérer la légitimité de cette demande. Mais sachez le, vous ne connaissez pas mes véritables capacités et je pourrais vous surprendre !
   - Je n'en doute pas ! Mais je sais reconnaître une apprentie quand j'en vois une. Et même si votre formation touche à sa fin, vous n'avez pas l'expérience requise pour courir sans risque les rues de cette cité.
   Ses paroles firent mouche et l'elfe se tint coite, fixant ses nouveaux gardes du corps avec suspicion... et un zeste de crainte.
   
   Guillaume, qui se réjouissait du tournant qu'avait pris la situation - il répugnait à voler une si jolie jeune elfe et s'était résolu à y renoncer - leva son verre pour un toast. Raptou le regardait bizarrement aussi regarda-t-il son verre ; Constatant qu'il était vide, il rougit jusqu'à la racine des cheveux, et appela la serveuse...
   Raptou qui trouvait finalement cette sorcière plutôt intéressante chercha à en savoir plus. Il ne voyait qu'une raison pour qu'elle fut ainsi livrée à elle-même. Elle avait quitté Amonarmath - une cité elfique perdue dans les Montagnes du Couchant, à l'est - pour suivre l'enseignement de Garel, un archimage elfe qui vivait dans la cité. Sa tour, dans le quartier des nobles, état la construction la plus extravagante à plus de cent lieux à la ronde et pourtant, la région connaissait des artistes des plus... bizarres.
   - Cherchez-vous l'enseignement de Garel ? Demanda-t-il pendant que les verres étaient remplis.
   Ce nom résonna dans les oreilles de Séréna comme une insulte. Cet elfe de lune avait renié ses frères pour la magie humaine, plus simple à appréhender. Il avait rejoint cette cité il a de çà trois ou quatre siècles - une broutille pour les elfes qui avait toujours autant de haine pour ce traître - et il était fortement conseillé de l'éviter.
   - Non, fit-elle glaciale, ses sentiments faisant surface. Je... suis en pèlerinage...
   - Et bien soit ! Conclu Guillaume surprenant tout le monde. Nous vous suivrons dans votre voyage. Il y a bien longtemps que je cherche à quitter cette ville... si...
   - Humaine ! Dit alors Séréna avec dégoût.
   - Heu ! Ce n'est pas tout à fait ce que j'allais dire, reprit-il un peu gêné.
   Réalisant son embarra, l'elfe se sentit désolé pour lui et essaya de se rattraper tant bien que mal :
   - Non, je... ne parlais pas pour vous...
   - Ne vous en faites pas, les hommes sont ainsi qu'ils peuvent être les pires et les meilleurs ! Mais les réunir n'apporte pas toujours du bon, car la mauvaise herbe a tendance à s'étendre vite et à pousser là où on attendait les plus belles plantes.
   Je le savais, pensa Séréna, cet homme est tout sauf un imbécile, c'est pour ça qu'il m'attire tant.
   Raptou semblait occupé par autre chose que les divergences philosophiques de son ami. Depuis deux minutes, il avait le regard dans le vague, la tête penchée en arrière. Guillaume l'interpella doucement, interrogatif. N'ayant aucune réaction de sa part il lui donna une légère tape dans le dos qui le projeta sur la table manquant renverser sa chope.
   - Eh ! S'écria-t-il consterné mais non en colère. Je t'écoutais, fit-il se massant l'épaule. Mais...
   Sa voix devint soudain un murmure et il s'était penché en avant pour se rapprocher de son auditoire.
   - La conversation d'à côté était plus intéressante, dit-il mystérieux. Connaissez-vous un certain Tycrhin, continua-t-il, avec le sourire de quelqu'un qui connaît un secret et s'amuse à en faire tarder la mise à jour.
   - Et bien cet homme est en fait un seigneur. Il possède des terres à l'est d'ici. Et il a aussi un trésor à en faire pâlir un dragon ! Il paraît qu'il exploite les quelques paysans qui sont à son service.
   Perdus à ses lèvres depuis qu'il avait dit 'trésor', Guillaume et Séréna le fixaient, un éclair de convoitise dans les yeux.
   - Votre pèlerinage passe-t-il par ces régions ? Demanda Raptou, presque sûr de la réponse.
   L'argent n'intéressait pas Séréna outre mesure mais l'Art - nom donné à l'utilisation de la toile, l'énergie magique omniprésente - demandait d'importantes ressources, qu'elle ne possédait pas. De plus, les meilleurs enchanteurs parcouraient le monde en quête de nouveaux sortilèges et tout trésor qui se respecte, contient un ou deux anciens manuscrits, perles rares dans le domaine de la magie. Et le nain n'avait-il pas parlé de paysans exploités par le dit seigneur ? Si son cœur avait à redire à ce pillage, voilà qui y remédierait.
   - Oui, non loin, fut sa réponse. Mais un petit détour n'est pas exclu !
   Elle leur sourit et comme un seul homme, ils se levèrent, brandissant leurs chopes et crièrent en chœur :
   " A la Richesse et à la Gloire "
   Leur enthousiasme fut vite douché par une centaine de regards avides braqués sur eux. Il n'en fallait pas plus pour les persuader de l'heure... un peu trop tardive. Ils posèrent leur dût sur la table ; juste l'à point pour ne pas paraître trop riche. Peine perdue ; l'Elequist fit sortir une jolie pièce d'or de la bourse de l'elfe. A n'en pas douter, ils avaient leur réputation.
   Raptou leur fit signe de se presser. En quelques secondes ils furent dehors, sentant dans leur dos une foultitude de regards, pour le moins inquisiteurs.
   Le guerrier leur désigna l'enseigne d'une auberge, quelques maisons plus haut. Le soleil était déjà bas dans le ciel. A vu d'œil, il devait être six ou sept heures. Le temps passe vite quand on discute autour d'une bonne boisson. Les ombres s'étendaient dans les rues de la cité, bientôt les cris des marchands s'éteindraient. Pourtant le silence n'existait pas par ici ! De tout côté on entendait les rumeurs des auberges et des tavernes, joyeuses et bien arrosées. De temps en temps, un cri de terreur déchirait la nuit, preuve de toutes les atrocités perpétuées sous le couvert de Shar - déesse de l'obscurité insondable et de la perte.
   Du coin de l'œil, Raptou vit sortir deux ivrognes derrières eux. Il sut vite que c'était eux qui les intéressaient.
   - Séréna, chuchota-t-il, lui faisant un signe imperceptible. As-tu un tour, du genre impressionnant ? D'un mouvement de la pupille il désigna les deux soiffards qui s'étaient assis devant la taverne, une bouteille à la main et un œil sur eux.
   La magicienne lui rendit son regard, espiègle. Elle fourragea dans une petite besace de cuir à sa ceinture et en sortit une petite luciole qu'elle prit dans ses mains jointes. Elle ferma les yeux et sembla souffler dans ses mains. Raptou comprit qu'elle psalmodiait un sort.
   Derrière lui, il vit les indésirables se recouvrir de lumières vives, telles autant de petites lucioles multicolores. Une voix d'outre-tombe résonnait faiblement alentour :
   " Appréciez en ce moment, le baisé de Shar qui s'étend ! "
   Le visage déformé par la terreur, les deux hommes partirent comme des dératés, manquant s'écrouler plusieurs fois sur les pavés, laissant derrière eux leurs bouteilles à peine entamées.
   Prit de fou rire, Raptou les regarda détaller comme si la faucheuse était sur leurs talons. Il donna une tape dans le dos de l'elfe, étouffant un dernier rire :
   - Ah ! Ça ma plait, peut-être nous entendrons-nous, finalement.
   - Peut-être ! Lâcha-t-elle dans un souffle. Peut-être.
   
   Ils remontèrent lentement la rue. Les derniers marchands pliaient leurs étals sous les yeux vigilants de leurs gardes, la main sur le pommeau de l'épée. Les rares clients qui restaient n'étaient pas ceux qui avaient le plus de moyens...
   L'auberge s'avéra être la 'Licorne du Sud'. L'enseigne en fer forgé, représentait l'animal légendaire. Son oeil, taillé dans un morceau de verre émettait une faible lueur. Elle rappelait vaguement la lune qui éclaire légèrement le ciel au travers des lambeaux de brume matinaux.
   - Une lumière éternelle, remarqua Séréna, vos mages connaissent aussi ce sort ?
   - Bien sûr ! Quand un commerçant a quelque sous, il se paie ce petit luxe. Celui-ci n'était pas bien riche ! J'ai vu des monuments entiers éclairés de cette manière.
   L'elfe voulait bien le croire, dans sa cité la nuit venue, toutes les rues s'illuminaient par ce moyen.
   
   L'intérieur de l'auberge contredisait le sieur Raptou. De lourdes tables de chêne, un bar cuivré, un éclairage des plus recherché et plus encore les vêtements de soie des clients, la note promettait d'être salée.
   A cette vue, Séréna compris le picotement caractéristique de la magie qu'elle avait ressentit en entrant. L'œil n'était pas seulement un éclairage mais aussi un système de surveillance et même sûrement de sécurité ! Elle se garda bien d'en faire part au nain. Vu le regard qu'il avait porté à la Licorne - le même qu'il avait eut lorsqu'elle avait lancé le sort contre les alcooliques - il ne devait pas vraiment apprécier la magie - quoi qu'il en dise.
   
   D'accortes serveuses leur apportèrent le dîner pendant qu'ils discutaient. Le voyage qu'ils voulaient entreprendre n'avait rien d'une partie de plaisir. Et le danger qu'ils voulaient affronter leur remémorait les légendes et les ont-dits qui peuplaient leur mémoire. Les héros de ces aventures, elfes, nain ou humain, terrassaient des dragons, des armées d'orques ou de puissants sorciers. Qui dans les Royaumes ne pouvait se vanter d'avoir assisté à ces combats épiques ?
   Une semaine plus tôt, deux mages s'étaient affrontés dans les cieux, à plusieurs dizaines de mètres au dessus des toits de la cité. Le spectacle était impressionnant, tant de puissance destructrice entre les mains d'irresponsables, capables de mettre en danger la vie de centaines de personnes uniquement par fierté.
   " Une explosion, des flammes rugissent, les vitres les plus proches sont soufflées ! Le thaumaturge, prit au milieu des fumées engendrées par l'explosion n'en a cure, il lance un éclair qui crépite. Bleu-blanc, les arcs électriques rebondissent sur un mur invisible et se dissipent un peu plus loin. Un rayon d'énergie fend l'air ; le premier mage plonge en piquet et l'évite de justesse. Une épaisse fumée l'entoure bientôt, un nuage blanc se forme et flotte à quelques mètres à peine des plus hautes maisons. L'autre mage, resté plus haut, fouille dans une sacoche accrochée à sa ceinture, il porte une large robe rouge sang qui flotte comme un étendard derrière lui. Soudain une rafale de vent se lève, dissipant lentement la fumée. Mais le thaumaturge n'y est pas, du moins il n'est pas visible. Un silence de mort règne dans la rue, les fenêtres sont closes, la place du marché est déserte - les étals des marchands sont restés seuls, la moitié de la marchandise renversée dans la précipitation du départ. Tous attendent la fin de la tempête en espérant qu'aucun feu ou explosion ne quittera le ciel... Un murmure résonne dans les airs, des carreaux enflammés sont projetés. Ils sifflent, plusieurs rebondissent comme l'éclair mais le dernier passe, le mage rugit de douleur, il dessine - à la hâte - d'étranges arabesques dans les airs. Les carreaux renvoyés ont disparus aussi vite qu'ils avaient vu le jour. L'air miroite entre les deux adversaires. Mais qui peut savoir en réalité où se trouve le mage invisible. Ah ! Il vient de passer la zone chatoyante, il réapparaît. L'autre disparaît à son tour ! Non ! Il est plus haut maintenant, un point rouge, loin dans le ciel. Il est apparu face au soleil de façon à ce qu'il soit impossible de la fixer. Une pluie de boules d'énergie fond sur le mage à la cape bleue - celui qui s'était rendu invisible. Toutes heurtent une sphère, qui apparaît une seconde, parcourue de centaines de petits éclairs. Les énergies se dissipent, la sphère disparaît. Même du sol on peut deviner le sourire de l'homme, sûr de lui, décidé à détruire son adversaire. Il sort diverses poudres d'une besace et incante, lentement afin de savourer sa victoire.
   Le mage à la robe rouge a semble-t-il compris ce que va tenter son adversaire, il incante à son tour aussi vite qu'il le peu et termine en premier. Deux horribles créatures - un croisement entre une chauve-souris et un lion - apparaissent aux côtés du mage. Imperturbable, celui-ci ne cille même pas quand ils fondent sur lui, toutes griffes dehors, un affreux rictus de haine sur leur face. A quelques centimètres, alors qu'elles déploient leurs ailes pour mieux le lacérer de leurs puissantes griffes noires, suintants quelque terrifiant poison, elles se heurtent à un mur invisible, se consument en une seconde et disparaissent dans un affreux cri d'horreur.
   Le mage à la cape bleue a terminé d'incanter. Sur une cinquantaine de mètres autour de son adversaire, l'air s'embrase. Un immense brasier flambe sans combustible, la chaleur est perceptible cent mètres plus bas. On entend hurler le supplicier. Il apparaît à la base du nuage de flamme, il est en feu. Il frappe, désespéré, un mur de force translucide qui entoure les flammes. D'un peu plus près, les spectateurs aurait pu voir son corps se liquéfier sous l'intense chaleur. Pendant une minute encore, les os apparaissant sous la peau carbonisée, l'homme se débat, puis s'écroule, tas de chair sanguinolente et noire... "
   - Quelle horrible fin, murmura Séréna ! Personne ne mérite d'avoir une mort aussi atroce.
   Mais au fond d'elle-même elle savait qu'elle serait amenée à ôter la vie, de cette manière ou bien pire encore.
   Quand Raptou et Guillaume montrèrent leur accord à sa remarque d'un signe de tête entendu, elle se sentit mal à l'aise, comme si elle cherchait à se mentir à elle-même. Connaissait-elle seulement un mage qui n'avait jamais tué ? Mais ce n'est pas la mort de cet homme qui l'effrayait autant. Le récit de ce combat - d'une précision impressionnante, Raptou avait dût assister à ce combat - lui avait montré ses faiblesses. Si elle avait bien compté, quinze sorts au moins avaient été lancés pendant le combat. Un seul était à sa portée, la pluie de boules d'énergie, à la différence qu'une seule était projetée par ses soins - elle n'avait pas la concentration nécessaire, pas encore.
   Etait-elle assez forte pour entreprendre ce voyage ? Elle n'était encore qu'une apprentie ! Son mentor lui-même possédait à peine assez d'expérience pour affronter le mage dont les derniers instants lui avait été contés.
   Il ne lui avait jamais traversé l'esprit qu'elle puisse avoir à protéger sa vie par le sang. N'avez-t-elle pas mis en déroute ces deux traîne-misère tout à l'heure ? Mais elle venait de répondre à sa question. Des alcooliques, de pauvres ères sans le sou ! Oh oui ! Ceux-là elle pouvait les effrayer ! Et qu'en était-il des orques ou des hommes prêts à tout, comme ce mage à la cape bleue ? Elle avait presque envie de renoncer tout d'un coup.
   A ce moment, Guillaume prit la parole :
   - Je te remercie Raptou pour cette histoire tout à fait affreuse, mais riche en enseignement à n'en pas douter ! La mienne, je la tiens de mon père, qui la tenait du sien... Son origine se perd dans la mémoire des anciens.
   " Dans la lointaine contrée des Vaux, aux temps glorieux de Mith Drannor, un demi-elfe, ou un 'impur' comme vous les appelez - il porta un regard lourd de reproches à Séréna - a fait résonner son nom parmi les communautés humaines…
   
   La lassitude monta lentement avec les heures de récits et un peu après l'heure où les jours se succèdent, ils allèrent se coucher. Les lits de la 'Licorne du Sud' aux draps propres et à la senteur de lavande avaient le chic de vous bercer dans votre sommeil. Aussi s'endormirent-ils vite, Séréna dans une chambre, ces 'partenaires' dans une autre - les deux ayant été payées par l'elfe bien entendu. Ce repos fut le plus doux qu'ils eurent avant longtemps !
 
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